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Respirer, regarder, transmettre : ma conférence Family Is Everything à Rotterdam

Le 14 avril 2026, j’ai ouvert la conférence Family Is Everything à Rotterdam. J’y ai partagé une réflexion sur la photographie documentaire de famille, la respiration, le regard, la mémoire et la transmission.

L'affiche de cette édition 2026 de la FIE ( Family is everything).

Mardi 14 avril 2026, peu avant dix heures, au cinéma Kino Rotterdam, je marche lentement au pied de la scène en me forçant à respirer tranquillement. La conférence Family Is Everything est sur le point de s’ouvrir. Et c’est à moi d’assurer la première conférence de la journée. Des photographes de famille venus de partout, d’Europe, d’Amérique et d’ailleurs, s’installent dans la salle. Un brouhaha multilingue se diffuse…

Inspiration

Si je ressens du stress, ce n’est pas tant de prendre la parole en public. Je suis aguerrie à l’exercice avec mon activité de formatrice. J’ai déjà eu la chance de donner plusieurs conférences, au Salon de la Photo, par exemple, mais aussi dans un cadre similaire, à la conférence Fearless de Split en 2018.

Ce qui me rend nerveuse, c’est de faire les quarante-cinq minutes de ma présentation en anglais. Mon anglais a toujours été simple et fonctionnel, et arriver à parler de manière incarnée et sensible de respiration, de regard, d’empathie et de mémoire me paraît un vrai challenge.

Pourtant, je sais que je suis au bon endroit. Family Is Everything, ce sont deux jours de conférences à taille humaine, organisées par Huy Nguyen, fondateur de Fearless Family Photographers. Lors de la rencontre d’accueil de la veille, j’ai retrouvé une chaleur très « Fearless community ». La certitude d’être dans un environnement bienveillant, de pouvoir parler de son travail, de ses doutes, sans se sentir jugé. Un vrai esprit de partage. Et beaucoup de rires aussi.

Je me suis rendu compte à quel point tout cela m’avait manqué. Ma dernière participation à une conférence Fearless datait de 2019.

Expiration

J’ouvre la conférence avec cette question :

How to be a (fulfilled) family photographer in a world saturated by images?

Comment être un photographe de famille épanoui dans un monde saturé d’images? Comment exister en tant que photographe de famille et trouver sa place dans le monde actuel?

Marine Poron sur scène lors de Family Is Everything à Rotterdam, le 14 avril 2026.
Marine Poron sur scène lors de Family Is Everything à Rotterdam, le 14 avril 2026.

2. Le constat : les défis des photographes de famille aujourd’hui

Nous vivons une époque étrange. Nous sommes dans une société où la photo est partout. Près de 2 000 milliards de photos devraient être prises dans le monde en 2026. Si nous passions une seconde à regarder chacune d’entre elles, il nous faudrait près de 62 000 ans.

Comment donner du sens à cela ? Comment se penser photographe de famille dans ce contexte?

À cela s’ajoute l’intelligence artificielle. En quelques secondes, avec un bon prompt, tout un chacun peut avoir une image parfaite d’une famille parfaite, dans une lumière parfaite.

Et il n’y a même plus besoin de famille pour faire une photo de famille.

Mais nous, photographes documentaires de famille, travaillons avec le réel. Nous entrons dans les maisons. Nous rions avec les enfants, nous écoutons les parents. Nous sommes les témoins de leurs vies, du désordre, de l’amour, parfois du chagrin.

Et face aux algorithmes, aux tendances, à la pression de produire toujours plus, plus vite et moins cher, nous avons parfois l’impression d’ajouter du chaos au chaos.

Alors nous retenons notre souffle.

Pourtant, notre métier est tout l’inverse : un souffle de vie.

Je crois que nous pouvons trouver notre place en assumant ce qui fait de nous des êtres humains, et en premier lieu notre respiration.

3. Le souffle comme manière de regarder

C’est peut-être une idée étrange, mais le souffle a été le fil rouge de toute cette conférence. C’est un outil souvent méconnu des photographes. Et pourtant, il est au cœur de notre pratique. Il est aussi présent dans ma vie depuis longtemps.

J’ai grandi avec de l’asthme, un asthme sévère. Des crises récurrentes, quand la respiration devient difficile, oppressante, et des hospitalisations quand la crise dégénère. Quand l’oxygène vient à manquer, le corps passe en mode survie. À ce moment-là, le monde se réduit à une seule chose : la prochaine respiration. Rien d’autre n’existe. Seulement l’instant présent.

Un jour, mon médecin m’a expliqué qu’il y avait quelque chose que je pouvais faire pour aider mon corps à respirer. Elle m’a appris à respirer avec le ventre, à ralentir, à laisser de la place à mon souffle.

Je me souviens de sa main sur mon abdomen pendant de longues minutes, pour m’aider à sentir l’effort que cela demandait. Ce jour-là, elle m’a appris à habiter mon corps.

Au fil des années, durant ces longues sessions, alors que je me concentrais sur le rythme de ma respiration, mon regard se promenait sur ce qui m’entourait : la lumière qui danse sur le mur, les motifs des dalles du plafond… Je regardais les gens entrer et sortir, leurs gestes, leurs expressions, leur humeur.

Je n’avais rien d’autre à faire qu’être là et observer. C’est une leçon que je n’ai pas oubliée.

Aujourd’hui, je sais que mon souffle accompagne et coordonne mon attention, ma perception, mon regard.

Quand je reprends le contrôle de ma respiration, je reprends le contrôle de mon regard.

4. Respirer ensemble

La respiration ne nous relie pas seulement à nous-mêmes. Elle nous relie aussi aux autres.

Quand je rencontre une famille que je ne connais pas, il y a souvent un moment de flottement au début. On s’observe, on veut faire bonne impression. Je me rends compte que ma respiration est un peu trop rapide et que la leur l’est aussi.

Alors, je calme le jeu. C’est à moi de prendre les choses en main : je parle plus doucement, je respire plus tranquillement. Je sais que, pour les familles qui n’ont jamais vécu de reportage de famille à domicile, la séance photo reste un grand inconnu. Même si nous l’avons bien préparée, elles ne savent pas exactement comment elle va se dérouler.

J’ai conscience aussi qu’elles me laissent entrer chez elles, dans leur foyer, dans leur intimité. Et que ce n’est pas rien. Il va falloir valider la confiance qu’elles m’ont accordée.

Pendant ces premières minutes, je vais prendre le temps d’écouter, d’observer, de ressentir.

Je vais chercher à me synchroniser à leur rythme, pour créer un espace de confiance. C’est ce qui me permettra de faire mon travail. Et c’est toujours magnifique de voir comment, petit à petit, chacun trouve sa place et nos respirations se synchronisent.

Je partage leurs moments, je respire avec eux, je ressens avec eux. Je ne suis pas une petite souris qui se cache pour voler des instants, je vis la même chose qu’eux, au milieu d’eux.

C’est toute la particularité d’un reportage documentaire.

Je ne photographie pas le temps chronologique.

Je photographie le temps vécu.

Marine Poron sur scène lors de Family Is Everything à Rotterdam, le 14 avril 2026 avec une slide sur l'écoute active

5. Photographie de famille et transmission : préserver ce qui est fragile

Au cœur du travail du photographe documentaire, il y a l’histoire. Ce que l’on choisit de montrer et comment on va le raconter.

Quand je photographie, choisis les images ou monte un album, c’est toujours l’histoire qui guide mon regard. Les histoires nous aident à donner du sens à ce que nous vivons. Elles créent des liens entre les personnes et entre les générations. Elles permettent de transmettre des souvenirs, des valeurs, des visages, des moments qui auraient pu disparaître.

Les histoires que nous vivons ne survivent que si elles sont portées à travers le temps. Et c’est précisément ce que nous faisons, nous, les photographes de famille : nous tissons les liens et les souvenirs de demain.

C’est aussi ce qui m’a particulièrement touchée dans l’intervention de Louise van den Broek, un peu plus tard dans la journée. Elle propose des reportages funéraires. Son travail consiste à accompagner les familles lors des enterrements et des fins de vie. Elle est une photographe des adieux. Elle explore une autre manière d’être là, avec son appareil photo, dans les moments les plus fragiles de nos vies. Mais elle a la même démarche que la mienne : témoigner de l’amour, apporter du réconfort et faire vivre les souvenirs des familles.

La photographie de famille peut accompagner toutes les phases de la vie.

Nous sommes l’un des maillons de cette chaîne de mémoire.

C’est cela, pour moi, le sens profond de la photographie de famille : préserver ce qui est fragile.

6. Retour de Rotterdam

Ces deux jours m’ont nourrie par les idées, les échanges et la générosité des personnes présentes. Ils m’ont aussi rappelé à quel point il est précieux de se retrouver entre gens qui comprennent pourquoi nous faisons ce métier.

J’étais venue avec une conférence à partager. Je suis repartie avec des questions, de l’élan et la confirmation que la photographie de famille est une expérience profondément sensorielle et émotionnelle.

Elle demande de prendre le temps.

De ralentir.

D’inspirer.

D’observer.

De ressentir.

D’expirer.

La photo de groupe officielle des participants a Family is Everything 2026, prise par Leonard Walpot.
photo : Leonard Walpot

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